Onzième enfant d’une famille qui devait en compter quatorze, Louise-Françoise-Lancelotte de Créqui entra toute jeune à l’Abbaye du Ronceray près d’Angers. C’est là qu’en 1776 vint la chercher Madame de Valanglart, pour venir à l’Abbaye de Lisieux. Elle avait alors quarante ans et la Communauté comptait une quarantaine de personnes.

Le Pensionnat se trouvait dans les vieux bâtiments des XVème et XVIème siècles. La situation matérielle est peu satisfaisante : constructions inachevées, vieux bâtiments menaçant ruine, dettes, lourdes charges… Madame de Créqui parvient à équilibrer le budget, entreprend la construction d’un grand pensionnat dont elle demande les plans à un moine architecte du Bec-Hellouin.

Mais ce qui préoccupe surtout l’Abbesse, c’est l’édifice spirituel.

Mais voici qu’arrive 1789 : le Comité ecclésiastique de l’Assemblée Nationale, ne comprenant pas l’utilité, même sociale, des Ordres religieux, suspend les vœux de religion. En février 1790, moines et moniales sont autorisés à quitter leur monastère. Aucune sœur ne profita de ce décret. Au début de 1791, les biens de l’Abbaye sont confisqués et les rentes supprimées. Des maigres pensions – sur lesquelles le district fait des retenues – sont versées à l’Abbesse et aux sœurs. Madame de Créqui essaye de tenir… et trouve le moyen de faire des aumônes aux pauvres.

Au début d’août 1792, l’Assemblée Nationale ordonne l’évacuation de toutes les maisons religieuses pour le premier octobre. Les sœurs sont autorisées à emporter le pauvre mobilier de leur cellule… Cependant, elles emportèrent leurs Archives, astucieusement dissimulées dans le fauteuil que chacune pouvait emporter ! Les sœurs forment de petites communautés disséminées dans les environs. L’Abbesse les visite, les encourage, leur procure le nécessaire : provisions de bouche, vêtements, bois de chauffage...

En mai 1794, le Comité révolutionnaire de Lisieux, modéré, mais menacé, fait arrêter Madame de Créqui qui sera bientôt rejointe en prison par un certain nombre de ses sœurs. La Communauté se reconstitue donc, en partie, sous les verrous. Chaque sœur a eu soin d’emporter son bréviaire, en le dissimulant. La petite Communauté peut donc réciter en commun l’Office Divin… Le concierge (leur gardien) et sa femme s’arrangent pour signaler les inspections… et les bréviaires disparaissent dans un sac suspendu à l’extérieur d’une fenêtre !

Au début de 1795, les moniales regagnent leurs anciens refuges qu’elles quitteront à la fin de l’année pour s’installer au Pré d’Auge. Là, l’Abbesse accueille et cache des prêtres proscrits, traqués par la police…

En août 1798, les sœurs s’installent au château de Manerbe. Le jardinier de la maison est franciscain, le Père Hyacinthe. Les sœurs soignent les pauvres à domicile, instruisent les enfants, se hasardent même à ouvrir un pensionnat. L'Abbesse vient faire des séjours dans la maison, et accueille même, en 1800, une postulante qui fera profession en 1802, en grand secret, à trois heures du matin : cérémonie présidée par l’Abbé de Créqui, frère de l’Abbesse, et par le Père Hyacinthe.

Peu après, la communauté quitte le château de Manerbe pour s’installer à Fumichon : il y a même des vêtures et des professions.

Les temps sont moins durs ; aussi, madame de Créqui cherche-t-elle à revenir à l’Abbaye, devenue bien national. Si on réussit à louer le pensionnat, il faudrait encore une autorisation de l’Empereur pour établir la communauté et ouvrir un oratoire. Mère Sainte-Félicité, qui avait un cousin dans l’entourage de Sa Majesté, fut chargée des démarches. Elle se présenta en coule bénédictine. L’Empereur lui accorda tout ce qu’elle demandait.

Le premier souci des moniales fut de rétablir l’Office Divin qui reprit sa solennité. Un professeur de chant vint, pendant deux années, donner à la Communauté des cours de plain-chant. Une des anciennes classes fut transformée en Oratoire. La vie reprend son cours, dans la pauvreté et le labeur.

Madame de Créqui est décédée à 82 ans et demi, le 28 août 1818. Les obsèques et l’inhumation eurent lieu dans l’église Saint-Désir, en présence du clergé des trois paroisses, des principaux fonctionnaires publics et d’une foule d’habitants. Le cercueil fut déposé dans l’arrière chœur de l’église Saint-Désir où il fut découvert lors du déblaiement des ruines de l’église après le bombardement de 1944.